Bene cantare, bis orare est
       Bene cantare, bis orare est

Editorial

"Si tu veux me servir, sois simple et que tes actes répondent à tes paroles."

 

Notre Dame de Pellevoisin

 

 « Priez sans cesse » (1Th 5,17) pour les autres hommes. On peut espérer leur repentir, et qu'ils viendront à Dieu. Mais qu'au moins votre exemple leur indique la voie. A leur colère, opposez votre douceur ; à leur arrogance, votre humilité ; à leurs blasphèmes, vos prières ; à leurs erreurs, la fermeté de votre foi ; à leur violence, votre sérénité, sans chercher à rien faire comme eux. Montrons-leur par notre bonté que nous sommes leurs frères. Essayons « d'imiter le Seigneur » (1Th 1,6). Qui a souffert l'injustice plus que lui ? a été dépouillé et rejeté ? Que l'on ne trouve pas, parmi vous, l'herbe du diable (cf Mt 13,25). Dans une pureté et une tempérance parfaites de chair et d'esprit, demeurez en Jésus Christ.

Voici venus les derniers temps... C'est seulement dans le Christ que nous entrons dans la vie véritable. En dehors de lui, rien de valable ! ... Rien ne surpasse la paix ; elle triomphe de tous les assauts que nous livrent nos ennemis, qu'ils soient célestes ou terrestres... Aujourd'hui il ne suffit plus de professer la foi ; il nous faut montrer jusqu'à la fin de quelle force elle nous remplit.

 

     Jésus, le Christ, modèle des enseignants nous montre la voie à suivre : aller dans un endroit désert pour y trouver "Notre Père" et nous adresser à Lui.

      Qu'y a-t-il aujourd'hui de plus désert(é) qu'une église ? Quels derniers orants allons-nous y trouver pour nous conduire au Père ?

Pourquoi a-t-on fui l'ordre ? Pourquoi a-t-on détruit le père ? Le patriarche ? Pourquoi la violence des rues et le vide des églises ?

       Pardon de livrer mon point de vue ; il vaut ce qu'il vaut mais il s'appuie quand même sur près de soixante ans de présence active aux différentes formes liturgiques proposées par l'Eglise, avant et après le Concile Vatican II. On y trouvera la nourriture dont on a besoin ou bien on rejettera ce qu'on estime être sans valeur. Chacun est libre de penser ce qu'il veut, d'agir comme il veut et d'écouter quand il veut. J'ajoute simplement ici ma petite pierre à l'édifice dont il faut bien convenir que sa reconstruction est nécessaire, urgente sinon vitale.

 

"... De cette manière, les fidèles sont organisés pour que les tâches du ministère soient [bien] accomplies et que se construise le Corps du Christ." ... (Eph. 4, 11-12)

 

Postulat initial

 

"On ne va plus à l'église parce qu'il n'y a plus rien à voir et à entendre !"

Essayons de nous poser les bonnes questions, d'observer ce qui doit l'être et d'établir un constat sans concession : c'est le point de départ d'une réflexion sensée et d'une potentielle renaissance.

 

I - La Table de la Parole : qui, quoi et comment ?

C'est toujours un réel déplaisir de constater qu'une action "sacrée", comme dire, lire et psalmodier, est accomplie sans le "professionalisme" requis par sa qualité naturelle. Ce déplaisir, cette gêne même, est l'une des raisons, pour partie, de la fermeture de son écoute et, par conséquence, du désir de l'absence ; or, l'écoute est primordiale pour se nourrir.

 

Qui ?

Le Célébrant - Le lecteur - Le Psalmiste - Le Chantre - Le Choeur - l'Animateur

Avant de répondre, il n'est pas inutile de réfléchir une peu.

Il y a 50 ans, Paul VI appliquait sa réforme liturgique. Cette réforme liturgique suivait logiquement la réforme théologique initiée par le concile Vatican II, donnant les signes visibles de la révolution (au sens propre et au sens figuré) qui s’opérait dans l’Eglise.

Paul VI avait dit au concile Vatican II : « La découverte et l’étude des besoins humains  a absorbé l’attention de notre Synode. Reconnaissez-lui au moins ce mérite, vous, humanistes modernes, qui renoncez à la transcendance des choses suprêmes, et sachez reconnaître notre nouvel humanisme : nous aussi, nous plus que quiconque, nous avons le culte de l’homme. » Sa réforme liturgique va en être l’expression fidèle.

L’homme se « dé-tourne » de Dieu pour se tourner vers l’homme, le prêtre, dans sa position, se détourne de Dieu et du tabernacle pour se tourner vers le peuple. Le prêtre donne l’image de n’intercéder plus pour les hommes auprès de Dieu, mais de présider une assemblée humaine. D’aucuns ont alors prétendu que « Le prêtre n’est plus prêtre, il n’est plus sacrificateur, il ne fait que commémorer la Cène avec le peuple ». Et de poursuivre : « Or, il est évident que ce rite nouveau, sous-tendu – si on peut dire – suppose une autre conception de la religion catholique, une autre religion. Ce n’est plus le prêtre qui offre la messe, c’est l’assemblée. Cela est tout un programme. Désormais, c’est l’assemblée aussi qui remplace l’autorité dans l’Eglise… Tout doucement, c’est la notion protestante de la messe qui s’introduit dans la Sainte Eglise… [Et par delà,] c’est l’idéal démocratique qui est fondamentalement l’idéal de l’homme moderne : pour lui, le pouvoir est dans l’assemblée, l’autorité est dans les hommes, dans la masse, et non pas en Dieu. » L’image de la Liturgie donnée par le Concile  Vatican II est complètement différente de celle que l’Église Catholique a eue jusqu’ici ». Il nous faut reconnaître que « Cette nouvelle liturgie qui devait remplir les églises les a inexorablement vidées ».

Pourquoi ? Chacun pourra et voudra donner une réponse qui aura pour principal défaut de n’être que subjective ; cependant, il est des lois auxquelles l’examen doit se soumettre : l’anthropologie et la biologie.

La première de ces lois concerne le besoin de tout homme de vivre son chemin, son espace, sacré ou non, avec des points de repère.

Parmi ces « éléments de croissance », l’autorité et le service. Comment comprendre ces termes ?

         "Autorité" ... "Auctoritas" ... "Augere" = croître, grandir, faire grandir. Ainsi donc celui qui a autorité sur quelqu'un, c'est d'abord celui qui le fait grandir. Retenons cette idée, fondamentale dans le sens, premier, où elle est le fondement même de toute structure et, n'ayons pas peur des mots, de toute hiérarchie.

         Cette nécessaire "hiér-archie" prend tout sons sens de "sacré" et de "gouvernance" dans la mesure où elle prend racine dans un champs de compétence(s) bien précis. Ainsi, pour ce qui nous concerne ici,

       Le Célébrant ... célèbre, selon les normes du Rituel, pas plus. Qu'il s'occupe d'autre chose et ce n'est rien moins que de l'abus de pouvoir... . Il en est de même pour tout autre acteur de l'agir liturgique. L'essentiel réside donc en ce que le Célébrant "fait grandir" les fidèles en célébrant, (le ou) les Chantres font grandir l'Assemblée en chantant, seul ou en choeur, à l'unisson ou en polyphonie, la Psalmiste "fait grandir et déployer le lyrisme de la Parole" en nous, l'organiste fait grandir l'assemble en soutenant son chant ou en dévelopant "L'offrande musicale" et théologique des grands compositeurs. "Chacun à sa place, rien qu'à sa place mais dans toute sa place."

         Sur le plan qui nous intéresse (la musique en liturgie), sont concernés le Maître de Chapelle (ou de choeur), le Psalmiste (s'il n'est pas membre du choeur) et l'organiste.

         Une remarque préalable sur le rôle, éventuel, d'une "équipe liturgique" : elle est et doit rester une instance de proposition, non de décision.

                  « Il convient d´avoir un chantre ou un maître de choeur pour guider et soutenir le chant du peuple. Surtout, en l´absence de chorale, il appartient au chantre de diriger les divers chants, le peuple continuant à participer selon le rôle qui est le sien. » (PGMR, 3° version, 2005)

            Admirable métier que celui de Chef de Chœur – Animateur liturgique : il a soin de doser la coutume et le renouvellement, le repérage sonore attendu des fidèles et l’intervention briseuse de routine. En fonction des ressources, il équilibre les plans sonores et instaure cette alternance qui fait la vie de la Célébration : soliste, petit chœur, grand chœur, assemblée sans oublier le Célébrant. Il veille à la différenciation du temps, de la couleur, du volume, de l’instrumentation. Sa récompense : avoir su créer de l’événement au sein même de la légitime habitude.

        Il est donc permis de dire aux chefs de chœur qu’ils fournissent aux célébrations l’une de leurs plus précieuses ressources mais, aussi, que cette même ressource peut, s’ils n’y prennent garde, se retourner en contrainte.

             « Je comprends qu’un chef de chœur rêve de faire exécuter à sa chorale paroissiale le plus beau des concerts spirituels … Mais je ne donnerais pas pour une heure de concert une minute du plaisir de faire fonctionner de la musique in situ »  ! Là est le véritable, et rare, privilège du musicien d’Eglise … A condition que modestie et imagination conduisent conjointement la barque. C’est le pari de chaque dimanche quand on s’est résolu à l’option liturgiste. Tout chef de chœur liturgique est un serviteur, donc un inventeur. S’il est véritablement « liturgique », il se trouve, de plus, dans la position de médiateur entre la chorale et la fonction liturgique. L’une de ses préoccupations devrait être de faire un inventaire systématique des formes musicales : sans doute y trouverait-il matière à varier voire à innover ; l’exemple du tropaire est significatif à cet égard avec son ouverture à l’Assemblée, au soliste et au chœur.

     C’est bien le rôle du Maître de Chapelle, musicien, chef de chœur, chantre et liturgiste, d’inventer le juste équilibre entre une certaine immuabilité des repères et le déclenchement, « en situation », de la ferveur qui vient bousculer les habitudes. Il est toujours amené à prendre la mesure des choses. C’est dire qu’il lui faut les penser et c’est à une certaine culture de l’esprit qu’il doit s’adonner, aussi par virtuosité et par plaisir, ce qui n’est pas un mince paradoxe ; le vrai « métier » du Maître de Chapelle, c’est sans doute de faire du beau avec ce qu’il a, de la bonne musique avec de la mauvaise, sans prétention mais avec une extrême exigence : on peut toujours parfaire, pour le devoir, pour le plaisir, par amour.

          C’est pourquoi, il sera très attentif à tout ce qui se dit et note les orientations [éventuellement proposées] en réunion de concertation. Il aura besoin de toutes ces informations s’il veut que la célébration [=la mise en œuvre] se déroule sans heurt car il sait qu’une rupture de climat ne favorise pas l’expression poétique de l’action liturgique. Aussi, il devra toujours vivre la célébration un peu en avance sur son  temps réel et prévoir que chacun est bien prêt à intervenir au moment où il faut. [Comme chef de chœur], il prévoit l’intervention du chœur à certains moments pour donner une touche festive à la célébration ou créer un espace musical lors de la procession des offrandes ou pendant la communion. Il devra aussi s’assurer de la qualité de chant polyphonique pour que celui-ci s’accorde avec justesse aux autres éléments de la célébration.

           En raison de cela, il est permis de dire qu’il est l’interlocuteur privilégié des différents acteurs de la Célébration, à la fois « metteur en scène » et relais entre les diverses composantes de la Communauté et leur Pasteur. C’est une fonction nécessairement de « con-fiance », réciproque par nature, qui peut et doit tirer sa source, dans le contexte actuel de pénurie de prêtres, dans une authentique amitié fraternelle - « Peuple de frères », chantons nous ! -, vouée « à la gloire de Dieu et au salut du monde. »

        « Il revient au psalmiste de dire le psaume ou un autre cantique biblique placé entre les lectures. Pour bien remplir sa fonction, il est nécessaire que le psalmiste excelle dans l´art de la psalmodie, possède une bonne prononciation et une bonne diction. »  (PGMR, 3° version, 2005)

    Le Psalmiste n’est pas là pour chanter un chant dans la célébration mais pour transmettre la Parole de Dieu., le plus souvent sur le mode de la cantillation. Il ne s’agit donc pas avant tout de « chanter » mais de « réciter » le texte en utilisant pour ce faire une structure musicale très simple : le ton psalmique constitué de plusieurs « cordes de récitation ». La cantillation doit demeurer sobre… Cette transmission de la Parole se fait à partir d’un lieu : l’ambon, mais aussi … 

     …Dans la recherche du « petit quelque chose de neuf » ; pourquoi ne pas imaginer un soliste qui irait faire entendre, à voix nue, du milieu de la nef, « in medio ecclesiae », l’antienne d’un Psaume qu’on répétera après lui pour une « incantation » ? D’un dimanche à l’autre, il ne devrait pas y avoir un psaume qui n’appelle ce « petit quelque chose » susceptible de lui rendre sa fonction éminente de passage d’Ecriture cantillée, donnée à savourer, faisant soudain dresser l’oreille aux habitudinaires pour qu’ils entrent en eux-mêmes, musique aidant… Hélas, on aura choisi hâtivement un cantique, vaguement en rapport avec les lectures, …un air et des paroles « bien connues » !!! Oui, les Psaumes, il faut y revenir toujours, sans lassitude.

                        

L’Animateur musical et le Chantre

L’animateur musical est d’abord un fidèle. Tourné lui aussi vers la croix, quand il se donne en soliste, d’une voix justement proférée, non seulement, il est le premier à solliciter la miséricorde du Seigneur ; là, il mène une action « juste », et c’est la seule chose qui importe. Cela peut ressembler à une forme d’abstinence aussi apportons lui quelque baume. Il se peut que l’amplification sonore soit opportune lors de l’apprentissage d’un chant, lors d’un besoin de « réanimation » et lors d’une recherche explicite et délibérée, mais exceptionnelle, d’un effet musical collectif, mais pas au-delà. Souvent, par sa situation frontale, l’animateur-chantre complète, supplée, voire supplante le Célébrant. C’est le Père Jean LEBON qui, dans « Eglise qui chante » (1992, 262,10-12), nous invite à combattre l’insupportable intempérance microphonique de cet acteur, à lui recommander, pour le moins, de pratiquer une abstinence résolue à l’égard de l’animation gestuelle du chant de l’Assemblée, opération le plus souvent aussi disgracieuse qu’inutile. On ne dira jamais assez à quel point l’usage non réfléchi, non méthodique, non différencié des techniques d’amplification a pu, dans beaucoup de nos liturgies, fâcheusement niveler et brouiller la logique des communications et des actions, et leur justesse théologique et ecclésiologique : « on ne sonorise pas une église, mais une célébration. » (Philippe MALIDIN, colloque de Pont-à-Mousson, 1988) Nous invitons « cet animateur-là » à réfléchir à ceci : Le chant par sa nature invite celui qui chante à donner de soi. Le chant liturgique par sa nature ministérielle conduit peu à peu le chanteur à s’offrir lui-même en sacrifice de louange dans l’Esprit, par le Christ : le chant liturgique a donc une fonction pédagogique et mystagogique. Le cantique nouveau est le cantique de l’homme nouveau qui réalise la Parole : il ne chante pas seulement avec sa voix mais avec sa vie.Il est des Assemblées désertifiées qui sont livrées aux mugissements microphoniques de Célébrants ou d’Animateurs sans goût, sans dignité, débordant de zèle imbécile. Le rite est alors la seule défense des fidèles contre le zèle de qui veut leur bien sans les consulter. Ils doivent, en outre, préserver leur regard de gestes aussi démesurés que la voix car cet animateur-là n’est pas au service de l’assemblée réelle, dont la modestie appelle la modestie. Quel manque de discernement que de croire à la nécessité de hurler son chant ! On pense entraîner l’assemblée, souvent peu expansive, en criant plus fort qu’elle. Erreur commune qu’il faut dénoncer : quand on veut qu’une assemblée chante, il faut qu’elle s’entende chanter et agir, ou plutôt ne pas agir, en conséquence : s’imaginer en chef de chœur à ce moment-là est en réalité une inconvenance. Il n’y a rien à diriger. Il n’y a pas de geste à faire, sinon rendre visible que soi-même, quand on chante, on prie.

En conclusion partielle, nous pouvons suggérer qu'un "Responsable paroissial" qui n'a pas été réellement formé et qui n'a pas acquis une solide compétence en matière de Répertoire musical, d'Histoire de la Liturgie et de Pédagogie de l'encouragement à l'exigence, délègue absolument ce "Ministère" à un laïc qui répond à ce type de besoins pour contribuer à bâtir des rituels porteurs de sens.

Je vous laisse à votre propre réflexion  avant de vous retrouver dans quelques jours.

Michel.

 

DE QUEL DROIT OSONS-NOUS TUTOYER LE BON DIEU DANS LA PRIÈRE DU "PATER NOSTER/NOTRE PÈRE" ?

LA TRADUCTION POST-CONCILIAIRE DU « PATER »

Une question vient à l'esprit : pour quelles raisons l'épiscopat conciliaire français a-t-il imposé une nouvelle traduction du Pater alors que l'on en utilisait depuis des siècles de fort satisfaisantes.

La première raison est inhérente à la nature révolutionnaire du Concile et de ses suites; il fallait créer une rupture: "du passé faisons table rase". On trouvera sans doute une deuxième raison dans l'œcuménisme : en rejetant la version traditionnelle, on voulait adopter un texte acceptable pour les protestants. D'ailleurs la traduction imposée avait eu pour auteur en 1922 un protestant anonyme (et inculte).

Troisième raison: cette traduction introduisait comme subrepticement un tutoiement qui, en français actuel, indique une familiarité égalitaire. La promotion du culte de l'homme implique la réduction des formes de respect envers Dieu : toute la nouvelle liturgie en témoigne.

Le nouveau texte apporte, outre ce douteux tutoiement, quelques fautes de traduction. Par exemple, c'est une erreur de remplacer "arrive" par "vienne" : le verbe venir marque un mouvement dont l'aboutissement reste vague, alors que le verbe « arriver » exprime au contraire l'aboutissement du mouvement. S'agissant du règne de Dieu par la grâce, il faut évidemment conserver "arrive" conformément au texte latin (« advenire » signifie arriver, advenir) et à l'enseignement de l'Évangile. Saint Cyprien explique à propos du Pater : "Nous demandons que le règne de Dieu nous soit rendu présent".

Autre erreur: "quotidien" (« quotidianum ») veut dire "de chaque jour" et non "de ce jour". Pourquoi demander pour aujourd'hui le pain de ce jour ? Pour ne pas avoir le pain d'un autre jour ? Par crainte du pain rassis ?!!!

Une autre bévue constitue un contresens assez ridicule : la place de "aussi" dans "comme nous pardonnons aussi". Cet « aussi », plutôt superflu, veut restituer le « et » latin et le « kai » grec (και). Mais il se rapporte à "nous" et non à "pardonnons". Il aurait fallu traduire : "comme nous aussi nous pardonnons". Ce n'est pas la même chose de pardonner comme Dieu le fait ou de pardonner à certains comme à d'autres.

La faute de traduction de la sixième demande nous arrêtera plus longtemps car elle entraîne de fâcheuses conséquences.

Il faut reconnaître que se pose ici un problème délicat. Le texte latin dit en effet : « et ne nos inducas in tentationem ». Mot à mot : "et ne nous conduis pas en tentation". Le texte grec a exactement le même sens : le verbe « eisphêrein » (εισφρειν) correspond à « inducere » ou, mieux, à « inferre » qui, d'après saint Augustin, se rencontrait dans certaines versions.

A s'en tenir au mot à mot, il faudrait comprendre que Dieu, même s'il ne tente pas lui-même, conduit l'homme à subir la tentation ; l'expose donc positivement au risque de céder au mal. C'est philosophiquement impossible : le mal ne résulte que d'une insuffisance de bien due à la non-perfection de la création (seul Dieu est parfait) et au mésusage par l'homme de sa liberté. En conséquence, Dieu peut permettre le mal mais il ne peut le favoriser ; sinon, il serait l'auteur d'un mal qui limiterait le bien ; il n'aurait donc pas la perfection du bien et, limité, ne serait donc pas Dieu. C'est ce que dit aussi la théologie catholique: "Dieu ne peut pas, en raison de son infinie perfection, être la cause d'un défaut moral" (Louis Ott). L'Écriture le confirme : "Ne dis pas : c'est à cause du Seigneur que je me suis écarté" (Ecclés.). Saint Jacques précise : "Dieu ne tente personne".

Nous nous trouvons devant une fâcheuse énigme : comment le Pater peut-il contredire la doctrine ? L'abbé Carmignac a apporté la clef du mystère. On sait qu'il a démontré que la première version des Évangiles synoptiques était hébraïque ; mais on avait toujours admis jusque-là que saint Matthieu avait écrit le sien en araméen. Peu importe ici, car l'hébreu et l'araméen possèdent tous deux une conjugaison particulière, le causatif, qui exprime à la fois la cause et l'effet : au causatif, "entrer", signifie "faire entrer". La négation placée devant le causatif peut s'appliquer soit à la cause soit à l'effet, selon le contexte ou le jugement du lecteur : on aura ainsi "ne pas faire entrer" ou "faire ne pas entrer". Le sens réel du texte hébreu perdu du Pater aura été : "fais que nous n'entrions pas en tentation". Le traducteur grec, ne pouvant rendre sans s'écarter du mot à mot une nuance que lui-même, sémite, sentait en grec, s'en est tenu à un décalque servile. D'où le problème.

Qu'ils aient connu ou ignoré la solution de ce problème, les commentateurs du Pater ont tous donné à la phrase son sens réel. Origène écrit : "Il répugne de supposer que Dieu induise quiconque en tentation... Combien n'est-il pas absurde de supposer que Dieu bon qui ne peut porter de mauvais fruits expose quelqu'un au mal ?" Tertullien précise: "Ne nous induis pas en tentation », c'est-à-dire « ne souffre pas que nous soyons tentés". Saint Cyprien explique qu'il est nécessaire de prier en disant: "Et ne souffre pas que nous soyons induits en tentation". Saint Augustin fait remarquer que beaucoup utilisent cette dernière formule, "car Dieu n'induit pas lui-même mais souffre que nous soyons induits" en nous retirant son aide à cause de nos péchés. Saint Thomas d'Aquin donne cette dernière explication. Sainte Thérèse d'Avila écrit à propos du Pater : "Demandons (à Dieu) qu'il ne permette pas que nous succombions à la tentation". Au XVIIe siècle, le Père Médaille précise que "nous prions (Dieu) de ne pas souffrir que nous commettions (des péchés) à l'avenir en succombant à la tentation"; et Bossuet, commentant la même sixième demande, dit qu' "il faut entendre : ne permettez pas que nous y entrions (en tentation)".

Cette dernière citation montre quel sens Bossuet assignait à la traduction que reprenait son catéchisme: "ne nous induisez pas...". D'autres auteurs gardent le même mot à mot, mais dans le même esprit. Ainsi Calvin en 1541: "ne nous induy point"; le protestant Segond fera de même. Citons aussi le célèbre liturgiste Le Brunen 1716 et divers livres de prières.

On a plus généralement sacrifié le mot à mot en faveur de formules plus proches du sens réel, souvent analogues à celles que donnaient déjà saint Cyprien et saint Augustin. On rencontre dès le XIIIe siècle: "Et ne suffrez que nus seim tempté". Un synode de Tours en 1396 donne : "Et ne nous laisse point choir en tentation". Gerson en 1507 et Benoist, curé de Saint-Eustache en 1574, ont à peu près une même formule : " Et ne permettez pas que nous soyons vaincus en tentation". Gondy, évêque de Paris, est plus bref en 1572: "ne nous laisse tomber...". Le mot "succomber" apparaît au XVIIe siècle où Le Maître de Sacy écrit cependant: "Et ne nous abandonnez point à la tentation". La formule "Et ne nous laissez pas succomber" s'imposera le plus souvent dès la fin du XVIIe siècle. La société biblique de France (protestante), en 1930, et l'église grecque orthodoxe de Paris, en 1955, traduisent: "Et ne nous laisse pas succomber à la tentation".

Le nouveau texte imposé par l'épiscopat fait table rase de tout cela. Il ne conserve pas la périphrase devenue classique. Il n'en imagine pas une autre de sens comparable. Il ne reprend même pas le verbe "induire" dans le sens défini par les Pères de l'Église. Non. Il traduit bravement: "Et ne nous soumets pas à la tentation". Il n'y a plus d'exégèse possible, aucune échappatoire, car soumettre n'équivaut pas à « inducere, induire ». Induire, c'est "conduire vers"; Satan peut nous conduire vers la tentation si Dieu ne s'y oppose pas. Soumettre, c'est "placer sous", c'est réduire à l'obéissance [servile, forcée] ; Satan ne peut pas soumettre nos âmes au mal ni à la tentation qui les y amène ; pas même en cas de possession. Pour le texte imposé, Dieu ne se contente donc pas de laisser Satan nous tenter en raison de nos fautes et pour nous mettre à l'épreuve : il nous « soumet » lui-même à la tentation. Même si l'on suppose que Satan est l'agent de la tentation, on n'en accuse pas moins Dieu d'en être l'auteur principal.

Accuser Dieu de nous soumettre à la tentation, donc de nous incliner au mal, même si nous devons sortir vainqueurs de l'épreuve, n'est-ce pas injurieux à son égard ? Et cette injure, grâce à leur épiscopat, tous les catholiques de France (et du monde entier hélas !) la répètent tous les jours.

Daniel RAFFARD de BRIENNE

in « Fideliter », juillet-août 1990

VOICI LA PRIERE CONVENTIONNELLE ET CORRECTE DU PASTER NOSTER/NOTRE PERE QUE TOUT CATHOLIQUE DIGNE DE CE NOM DOIT RECITER POUR RECEVOIR LES GRÂCES DU BON DIEU

EN LATIN :

Pater Noster, qui es in caelis : sanctificetur nomen tuum ; adve­niat regnum tuum ; fiat voluntas tua, sicut in caelo, et in terra. Panem nostrum quotidianum da nobis hodie ; et dimitte nobis debita nostra, sicut et nos dimittimus debitoribus nostris ; et ne nos inducas in tentationem ; sed libera nos a malo. Amen.

EN FRANÇAIS :

Notre Père, qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié, que votre règne arrive, que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel.
Donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour. Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.
Et ne nous laissez pas succomber à la tentation. Mais délivrez-nous du mal.

(Car c'est à VOUS qu'appartiennent le règne la puissance et la gloire pour les siècles des siècles.) Amen !

 

 

 

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