Bene cantare, bis orare est
       Bene cantare, bis orare est

        Le coeur du chant

A l’origine du chant de l’âme 

ou

Pourquoi l'Ensemble Vocal de Cambrai ?

ou encore

Pourquoi l'Ensemble Vocal de Cambrai chante-t-il ce qu'il chante ?

 

Si, aujourd'hui, nous parcourons le répertoire du plus grand nombre des chorales d'amateurs, liturgiques ou non, nous pouvons nous montrer étonnés par l'éclectisme qui le caractérise. C'est le parti pris par beaucoup de responsables de chœurs pour garantir une certaine pérennité à leur association.

D'autres groupes se soumettent à un type particulier, et restreint, de pièces car, essentiellement par respect de leur fonction dans une communauté, quelle qu'elle soit, ils sont tenus de respecter les contraintes édictées par " le courant du moment " soutenu par des décideurs qui, bien souvent, n'ont pas le souci de la valeur musicale, artistique voire culturelle de ce qu'ils promeuvent.

Enfin, des îlots éparpillés çà et là s'acharnent contre vents et marées à maintenir ce qui apparaît beaucoup comme des monuments d'un passé révolu et à la signification obsolète dans le contexte sociologique actuel, profane comme religieux.

Il nous paraît donc opportun d'apporter ici un éclairage anthropologique, c'est-à-dire d'évoquer et d'expliquer la place du chant en l'homme et la place de l'homme dans le chant. En effet, chanter n'est pas un acte quelconque : il touche l'être dans sa totalité et le met en relation avec d'autres, au-delà de l'espace et du temps.

Pour vraiment bien comprendre le propos, il nous faut cheminer à  partir d'éléments concrets, ceux de la physique et de la biologie. Sans eux, toute constructon de l'esprit n'est qu'un voeu pieux. Ainsi passent les modes.

 

Dans le domaine de la physique, ce sont les propriétés du son et des lieux où il vit qui nous intéressent. Si la matière sonore reste en permanence ce qu'elle est, son berceau, lui, s'est modifié au cours des siècles, chacun apportant son cortège d'innovations, musicales en particulier. Il n'est donc pas inintéressant de  "retourner aux sources" pour tenter de "com-prendre" l'homme qui chante.

Celles-ci, pour autant que nous le suggèrent les vestiges, notamment les manuscrits, nous conduisent, pour Cambrai, à la construction de la Cathédrale romane, dont il ne reste rien. Ainsi donc, pour les XIe et XIIe siècles [1], nous devons nous rendre hors les murs, jusqu'à la terre de Ligescourt jadis propriété du seigneur de Cambrai, Hughes d'Oisy. C'est là, en effet, qu'en 1132, Bernard de Clairvaux vint fonder l'Abbaye de Vaucelles selon des normes architecturales très strictes. L'art cistercien s'installait en terre cambrésienne dans le style bernardin. Etudions-en les caractéristiques sous l'angle qui nous intéresse.

 

[1] Avant cette période,  dans nos régions, nous ne pouvons guère que supposer les conditions de la propagation des sons, non afficher des certitudes.

 

Dès qu'ils construisent en pierre, pour durer, les cisterciens adoptent un plan identique, une technique uniforme, une exécution homogène. Si le plan bénédictin, issu de ceux de la villa  et de la laure [2], se retrouve dans leurs abbayes, les particularités de leur architecture découlent de leur parti pris de simplification, appliqué surtout aux églises.

Faites de pierres nues appareillées avec le plus grand soin, dépourvues de tout ornement, peinture, sculpture, tenture ou meubles superflus, elles sont systématiquement dépouillées de tout prétexte à distraction au détriment de la Parole. Entièrement voûtées à la mode de Bourgogne, elles ne se compliquent ni d'étages, ni de tribunes, ni d'arcades ou de orniches, ni d'aucun autre accident.Sobres ouvertures dont le vitrail est exclu, oculi  [3] regardant l'un vers l'Orient, l'autre vers l'Occident : le jour, une pénombre est préférée à la couleur. Dans les aménagements du milieu du XIIe siècle, l'éclairage est régulièrement limité à cinq lampes pendant vigiles [4], messes et vêpres seulement.Si cette architecture s'est répandue à travers toute l'Europe d'une manière explosive, l'épicentre de cette prodigieuse diffusion se situe à Clairvaux où saint Bernard, soucieux d'oeuvrer solidement, mit au point un programme de construction, qui dura jusqu'à sa mort en 1153, avec le concours de spécialistes qualifiés, parmi lesquels Achard le géomètre. Le plan bernardin possède des particularités dont certaines ont suscité l'étonnement, la controverse ou l'incompréhension, et qui résultent de trois partis pris.

 

[2] Une laure est une espèce de monastère où les cellules sont disposées en cercle.

[3] Un oculus est une petite baie ronde dans un mur en �l�vation, par exemple au sommet d'un tympan.

[4] Les vigiles sont l'office de nuit pour les moines qui "veillent", vigilare en latin. Lorsque cet office est chanté tôt le matin au lieu de la nuit, il est aussi appelé "Matines".

 

Le parti pris de réduction dresse saint Bernard contre les dimensions, excessives selon son entendement, des églises clunisiennes [5]. Il ordonne de réduire longueur et largeur, dont procède la hauteur dans les tracés traditionnels, et n'hésitera pas, pour y bien réussir, à se tourner vers les modèles bourguignons du XIe siècle à voûtes en berceau, nefs sombres sans fenêtres, qui sont essentiellement des oratoires. 

Le parti pris de rectangularité découle du précédent. Saint Bernard se montre préoccupé d'éliminer les courbes du plan pour les réserver à l'élévation. Il se refuse à autoriser l'abside [6] ronde autour du sanctuaire et n'admet que le chevet droit. Il paraît y tenir envers et contre tout : la liturgie de son temps l'oblige-t-elle à admettre des chapelles secondaires ? Celles-ci seront creusées au fond du mur droit, fût-ce au détriment de l'esthétique visuelle, plutôt que de consentir à l'abside.

 

[5] L'abbatiale deCluny (III) fut, pour trois siècles, le plus grand édifice religieux d'Occident (187 mètres de long), jusqu'à la reconstruction de la basilique Saint-Pierre de Rome en 1506. Le plan de l'édifice est en forme de croix archiépiscopale : il y a deux transepts. Le grand transept, dont un bras subsiste aux trois quarts, était long à lui seul comme une petite cathédrale. Il était surmonté de trois clochers : Le "Clocher de l'eau bénite" surplombe toujours le bras sud, le "Clocher des Bisans" surplombait le bras nord, et enfin le "Clocher du choeur", le plus imposant de tout l'édifice, couronnait la croisée centrale. Plus loin vers l'est, au milieu du choeur, se trouvait un petit transept, appelé "Transept matutinal", qui subsiste aussi en partie. Son croisillon central était surmonté d'une tour, dite "Tour des lampes", dont la fonction est mal définie : elle comportait en effet un tambour octogonal sans aucune ouverture, surmonté d'ne flèche. La nef était encadrée par quatre collatéraux et la voûte s'élevait à 33 mètres au-dessus du sol.

[6] L'abside est l'extrémité d'une église, derrière le choeur.

 

Le parti pris de l'ouïe. Refusant le culte du Beau, les premiers cisterciens " ont fait beau, rigoureusement par hasard", déclare un auteur. Cette opinion ne serait bien fondée que si l'on limitait le Beau à ce qui se peut voir. Mais, outre la beauté qui se montre à nos yeux, il en est une qui s'adresse à l'oreille, et, lorsqu'un choix se pose en forme de dilemme entre une architecture ordonnée à la vue et des dispositions qui favorisent l'ouïe, Bernard prend le parti de l'écoute de Dieu.

Saint Bernard enseigne, en effet, s'appuyant sur les Ecritures, que, "dans les choses de la foi et pour connaître le vrai, l'ouïe est superieure à la vue." Entré par la vue, le mal avait brouillé la vue ; par le même chemin, si nous ouvrons l'oreille, le remède verbal peut la régénérer. Et Saint Bernard ajoute : "Vous devez savoir que le Saint Esprit, pour faire avancer une âme dans la spiritualité, recourt à la même méthode : il éduque l'ouïe avant de réjouir la vue. "Ecoute ma fille, dit-il, et vois. " (Ps. 44, 11)

"Pourquoi nous efforcer de voir ? Il faut tendre l'oreille [droite]. L'ouïe, cependant, nous restituera la vue si notre attention est pieuse, fidèle et vigilante. Seule l'ouïe atteint à la vérité parce qu'elle perçoit le Verbe. Et donc : il faut éveiller l'ouïe et l'exercer à recevoir la vérité." 

Il n'est guère pensable que le souci d'éveiller l'ouïe sur fond régulier de silence (monacal) n'ait pas exercé une profonde influence sur l'architecture bernardine. S'y traduit essentiellement la primauté du Verbe "réverbéré" par l'homme en louange de Dieu.

 

Le parti pris de l'ouïe domine les trois autres.

 

Celui de la simplification exclut tout accident des surfaces de pierre qui pourrait altérer la réverbération, tout mobilier, toute tenture qui pourrait étouffer le son, tout ornement, toute peinture et tout vitrail susceptibles de détourner vers l'oeil l'attention que l'on doit réserver à l'oreille. Et pour mieux assurer encore cette priorité senorielle, "l'éclairement" lui-même sera limité.

 Le parti pris de réduction, pour la même raison, s'applique au nombre des fenêtres, assombrissant la nef. Si l'église mérite le nom d'oratoire, c'est parce que ses dimensions sont bien délimitées par la mesure de l'oreille et de la voix.

 Le parti pris de la rectangularité est le moins explicable de tous : l'esprit "droit" de Bernard ne s'applique qu'au plan, non à l'élévation des voûtes qui sont courbes. Le saint se tait sur la technique et ses raisons. Mais s'il veut garder le silence, est-ce parce qu'il faut respecter les secrets d'Achard le géomètre et du compagnonnage ? En effet, les tracés cachent le nombre d'or (1,618), divine proportion, à la mesure humaine, qui régit aussi bien le son que la lumière.

 Est-ce pour cette raison que la nef de l'abbaye du Thoronet n'a pas de son fondamental, de telle sorte que toutes les notes y résonnent également, de la plus basse à la plus haute, que la mélodie s'y déroule homogène ? Les plans et relevés, unanimes, montrent que les rectangles et triangles fondés sur le nombre d'or sont liés entre eux. Ils contribuent à l'harmonie des formes et à l'unité de leurs proportions. C'est sans doute ce qui assure l'harmonie des sons et l'unité sonore exceptionnelle de cette église en particulier et, pour quoi ne pas l'imaginer, de celles qui ont relevé des mêmes principes "bernardins".

 

 Voûte austère, voûte exigeante dont la réverbération peut atteindre comme au Thoronet quatre secondes et qui, sous peine de sanction, ne s'accommode pas de n'importe quel timbre et veut un certain rythme en accord avec elle.

La pierre vibre avec le choeur, le temple est un immense instrument de musique dont le chant est rythmé par le souffle de l'homme.

 

 

Pour que l'instrument soit parfait dans son ensemble ainsi qu'en toutes ses parties, il doit tenir son unité de celle du cosmos. Pour éviter l'écueil des fantaisies gratuites et les excès d'un onirisme délirant, il lui faut obéir aux lois de l'univers en les subordonnant à la mesure humaine. Et c'est ainsi que la maison de Dieu, qui est aussi maison des hommes, se dresse comme un mésocosme [7] entre le microcosme et le macrocosme, grâce à la pierre  "orientée" [8] et grâce à l'or de sa divine proportion.

        Les règles de construction paraissent moins particulières à l'architecture bernardine que propres  l'ensemble du roman bourguignon dont elle est issue. Mais le croquis d'église projetée par l'Ordre de Cîteaux, que releva Villard de Honnecourt [9], obéit à des proportions qui correspondent aux accords [10] de quinte, de quarte et de tierce majeure.

 

[7] Littéralement : mεσος κοσμος : mesos = au milieu, cosmos = monde  :  "le monde ntermédiaire" ; μικρος κοσμος : micros = petit : "le monde de ce qui est petit" ; μακρος κοσμος : macros = grand  : "le monde de ce qui est grand"

[8] "Orientée" = l'église est tournée, dirigée vers l'est : l'autel du choeur, au soleil levant (à l'est, à l'orient)

[9] Né autour de l'an 1200, est originaire du village de Honnecourt-sur-Escaut situé près de Cambrai. Comme les compagnons de son temps, il fait son apprentissage en allant de ville en ville et de chantier en chantier. Il deviendra plus tard magister latomus , c'est-à-dire maître d'oeuvre, profession qui englobe le métier d'architecte. Son activité professionnelle couvre les années 1225 à 1250. Les hommes de métier de l'époque voyageant beaucoup, nous connaissons, grâce à son Carnet, quelques-unes des étapes de son périple : Vaucelles, où il travailla à la construction de l'abbaye cistercienne, Cambrai, où il assista à l'élévation du choeur de Notre-Dame de Cambrai, à Reims, Laon, Chartres et Lausanne, mais également, vers 1235, la Hongrie, où il édifia à Kosice, la cathédrale dédiée à sainte Elisabeth de Hongrie. On lui doit aussi le "Canon de division harmonieuse", qui est utilisé en typographie pour dessiner les proportions des marges dans le cadre de la page.

[10] Ou plutôt l'"intervalle".

 

 

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